Expérimentation

Au lycée Félix Eboué cette année : la réforme du lycée général et technologique !

dimanche 13 septembre 2009
par  Sud Éducation Guyane

Le gouvernement a dévoilé cette année la "nouvelle" réforme du lycée prévue pour 2010. Il dispose pour cela depuis juin du rapport demandé par Nicolas Sarkozy à R. Descoings, président de l’Institut des Sciences politiques de Paris, et de celui de B. Apparu pour les députés UMP de la commission parlementaire qui doublait le travail précédent. Si le premier alterne entre des constats et des suggestions relativement justes et des propositions plus dangereuses, le second reprend la vieille rengaine libérale d’une école inefficace et pas assez rentable. Surtout, dans les deux cas, il n’est à aucun moment question de revenir sur les 25 000 postes supprimés depuis 2007 ni sur les 55 000 programmés d’ici 2012.

Liberté egalité rentabilité
Pour mieux comprendre l’expérimentation qui a lieu au lycée Eboué cette année voici quelques analyses des rapports :

Les moyens :

Si le rapport Descoings mentionne de nombreuses initiatives qui pourraient être intéressantes (ateliers, personnels référents pour les élèves, formation continue des enseignants, travail interdisciplinaire, stages, voyages, activités culturelles …), il n’est jamais fait mention de moyens supplémentaires. D’ailleurs, la seule mention de moyens dans tout le rapport concerne la diminution des effectifs en seconde dans les établissements difficiles qui selon lui doit s’effectuer par redéploiement. Enfin, le rapport parle plusieurs fois de "meilleure utilisation" des moyens disponibles. La réforme doit se faire à moyens constants.

Rééquilibrage des voies et des filières

Le rapport Descoings reconnaît assez clairement la mauvaise image dont souffrent le lycée professionnel et certaines filières du lycée général, mais il en conserve l’architecture.
Une remarque intéressante : "Tout projet de réforme du lycée doit présenter d’un même mouvement et le lycée général et technologique et le lycée professionnel". Mais le lycée professionnel est à peine évoqué et la réforme du Bac Pro est entérinée sans commentaire. Le rapport Apparu avance un projet plus "radical" : retour à une seconde indifférenciée avec modules, deux premières une " générale " et l’autre " technologique " avec une spécialisation forte par filières en Terminale. Mais il filtre la nette volonté de réduire les horaires de "5 à 8h".

Pour le contenu de la réforme à Eboué, alors que le rapport Apparu apporte des modifications à l’esprit de la réforme Gaudemar, le lycée lance l’expérimentation sur la base du premier texte, sur cinq secondes de type SES :
- Pour le tronc commun, on conserve les enseignements fondamentaux : 4h pour les lettres, 4h pour les -maths, 6h pour les sciences expérimentales, 3h en Histoire-Géographie, 5h de LV1 et de LV2 en tout, 2h d’ EPS.
- S’ajoutent 4 modules de découvertes, semestriels, qui ne seront pas évalués, dans trois champs : humanités, sciences et sciences de la société. 14 modules seront proposés au premier semestre et 19 au second, regroupant entre 20 et 15 élèves. Les élèves auront par ailleurs des heures d’accompagnement, soit de soutien, soit d’approfondissement, soit d’orientation, à hauteur de 3h par semaine. Les heures de concertation au sein des équipes pédagogiques seront rémunérées en HSE et non comptabilisées dans l’emploi du temps des enseignants.

On constate que les heures d’enseignement fondamentaux diminuent (on passe par exemple de 5h en seconde à 4h en lettres). Alors que rien n’encore n’est paru sur les modifications de programmes que cela va engendrer, il est certain que ces modifications devraient voir le jour.
La réforme porte sur les secondes SES. Cette section a été choisie parce qu’elle est la plus populaire mais qu’elle génère aussi de très nombreuses réorientations à l’issue de la seconde. Une classe de seconde SES a été conservée sur le schéma précédent pour « les parents qui ne veulent pas que leurs enfants expérimentent la réforme dès cette année. » Reste à savoir pour quelles raisons il y aurait des parents qui refuseraient la réforme, si elle représente le progrès…

Orientation et insertion professionnelle

Le rapport Descoings plaide pour une orientation plus "choisie" que "subie" avec notamment un travail d’orientation sur temps scolaire tout au long du lycée, un référent adulte pour chaque lycéen, des stages en entreprise, des partenariats conclus entre lycée et établissements d’enseignement supérieur. L’information de façon égale envers toutes les familles, le droit à l’erreur avec des classes passerelles le cas échéant, vers un autre établissement du bassin sont affirmés. Si certaines propositions sont discutables d’autres sont incantatoires ou clairement dangereuses. Ainsi en est il de l’usage qui pourrait être fait de réorienter en cours d’année dans certains établissements "élitistes" et de l’obsession du rapprochement avec les entreprises. Des liens étroits doivent s’établir entre les établissements et les Régions tenant compte de la situation locale de l’emploi. Ce n’est bien parti pour la Guyane ! Enfin trêve de mythe, même une orientation "moins subie" n’abolira pas la sélection sociale qui s’effectue aussi au lycée.

Pour Apparu il faut créer un grand service d’orientation au delà du seul public scolaire et régionaliser les missions des actuelles CIO. Il annonce la relance de la régionalisation des services et des personnels d’orientation évitée lors des grèves de 2003. Aucune remarque n’est faite sur les disparités des moyens entre les régions. Ce serait la fin du service public d’orientation. Descoings, après avoir vivement critiqué le système d’orientation, ne rejoint pas Apparu mais ne préconise pas non plus son renforcement !

L’accès au supérieur est à revoir pour les deux rapports qui préconisent d’ouvrir plus largement les IUT et les BTS aux élèves des filières technologiques qui sont souvent amenés vers des licences où ils connaissent trop d’échec. Selon Descoings, les enseignants du supérieur pourraient enseigner dans le cycle terminal afin de mieux préparer les élèves. Au-delà de la piste des quotas en BTS ou IUT pour les bacheliers technologiques et le projet de CGPE technologiques il n’y a pas de projet d’ensemble pour remédier aux difficultés de ces élèves durant leur scolarité au lycée et leur permettre ainsi une poursuite dans le supérieur. Ce n’est pas la proposition démagogique d’Apparu d’intégrer les prépa les plus prestigieuses (pourquoi seulement celles-ci ?) à des Universités désormais en concurrence qui démocratisera le système !

La Seconde et l’orientation. Beaucoup d’élèves sont prédéterminés à leur sortie de 3e et la Seconde indéterminée ne l’est donc plus réellement. Elle doit devenir une année d’observation avant le cycle terminal. Si l’organisation de la Seconde en deux semestres est clairement préconisée dans le rapport Apparu, ce n’est pas le cas dans le rapport Descoings qui doute de l’efficacité de la méthode. "Il est préconisé, que les disciplines liées à une spécialisation durant les années ultérieures soient enseignées de façon identique et obligatoire sur tout le territoire, au cours des premiers et deuxième trimestres à l’issue desquels le lycéen doit faire son choix."
Au lycée Eboué, la semestrialisation sera mise en place pour les cinq classes, avec 4 conseils de classe dans l’année, deux à la fin des semestres et deux à la moitié des semestres. Mais comme on a conservé une classe sous l’ancien régime, il est clair que le contenu de l’enseignement dispensé aux élèves qui intégreront des classes de première l’an prochain sera fort différent entre la classe « ancien régime » et les classes « réformées ». Cela promet au début de la première une longue phase d’ajustement des cours, sauf à concevoir qu’on arrive à créer une classe complète de 1ère SES avec une seule classe de seconde SES…

Redéfinition du statut des enseignants : temps de travail et des missions

Les deux rapports y sont favorables. Mais seul le rapport Apparu développe vraiment ce point. Un 15H+3 avec 3H heures d’activités pédagogiques hebdomadaires qui pourraient comprendre l’aide aux devoirs, à l’orientation, les travaux pluridisciplinaires, le travail de recherche et de documentation. A terme les agrégés basculeraient dans le supérieur mais dans un premier temps leur obligation de service passerait à 14h+3. Rien n’est dit sur la rétribution de ces heures dites d’accompagnement scolaire : c’est la voie ouverte à la modulation horaire : 1H d’accompagnement pour 1/2h de cours… ou comment augmenter sans le dire les obligations de service et supprimer des postes.
Enfin, avec un stage en entreprise de 3 semaines voire une expérience en entreprise pour être titularisé, l’UMP se dévoile !

Dans le rapport Descoings, on parle de renégociation du statut sans en dire plus ! La prudence est de mise sur ce sujet sensible ! Mais au cours des pages il rejoint Apparu dans la nécessité d’intégrer d’autres missions au statut comme le tutorat, l’orientation, des stages de remise à niveau durant les vacances encadrés par des enseignants payés en H.Sup… toujours le même "travailler plus pour gagner plus" qui justifie le refus d’augmenter nos salaires mais ouvre la voie à une augmentation… de nos obligations de services !

L’autonomie des établissements :

Les rapports Descoings et Apparu critiquent la contradiction entre l’autonomie proclamée des établissements et une autonomie budgétaire en constante régression qui ne leur permet pas de choix pédagogiques autonomes. Tous les deux plaident cependant pour un cadre national de connaissances avec un seuil horaire "minimal" pour chaque discipline chez Apparu. La globalisation des horaires permettrait une "vraie" autonomie. Descoings se borne à souhaiter plus de souplesse pour la promotion d’initiatives pédagogiques et rappelle que "le maintien du cadre national du baccalauréat est un principe". En droite ligne avec la Loi Fillon de 2005, l’autonomie pédagogique et budgétaire apparaît surtout chez Apparu comme le moyen d’alléger les enseignements au lycée et d’affaiblir leur caractère national. Mais les deux rapports se rejoignent dans la demande d’une évaluation publique des établissements qui impliquerait en fait leur mise en concurrence.

Alors que les rapports du gouvernement précisent que la réforme doit se faire à moyens constants, le lycée Eboué aura une dotation de 47h en plus -et il est certain qu’on ne devrait que s’en féliciter (ou se questionner sur le rôle de cette générosité sur le calme des enseignants)- ce qui lui permettra une certaine souplesse dans la mise en œuvre de la réforme. Quid d’une expérimentation que ne se fait pas sur les bases avec lesquelles elle devrait être réalisée ? De là à dire que cette expérimentation n’a d’expérimental que le nom. Le lycée Félix Eboué profite donc cette année d’une réforme de luxe, avec un grand nombre d’heures en plus dans la dotation. Il conforte le mythe qui ferait de ce lycée « historique »(le premier créé en Guyane) un lycée« leader ». Nous pouvons aussi tout simplement remarquer que, contrairement à ses voisins Melkior-Garré et Michotte, Félix Eboué n’a ni mur qui s’écroule sur les élèves, ni gaz se répandant dans les salles...
Peut être est-il plus facile de présenter les bienfaits d’une réforme dans un établissement qui ne souffre pas des maux les plus répandus dans notre académie, qu’il est autrement nécessaire de résoudre !
On nous fait la danse de Salomé : d’abord les modules, les dotations horaires, puis viendront les heures tragiques où chaque lycée devra se vendre pour obtenir tant bien que mal les moyens de fournir une éducation de qualité. On entre bel et bien dans une logique de concurrence entre établissements, la réforme appliquée à Eboué venant à la suite d’autres « prérogatives » qui font de ce lycée le lycée « phare » de Cayenne (en fait, celui le plus proche des conditions de travail nationales, en termes d’état des structures et de nombre de titulaires, par exemple) et le moins protestataire, de ce fait.

Si donc le lycée Eboué est indiqué comme lycée pilote de la réforme il faut avoir conscience que les résultats qui découleront de cette expérimentation n’auront sans doute aucune valeur expérimentale puisqu’elle n’y est pas appliquée dans les conditions prévues, à savoir à moyens constants. Si cette année devrait être une année exaltante pour les enseignants qui ont imaginé des enseignements innovants, et à qui on a donné les moyens de les mettre en place, que se passera-t-il l’an prochain quand tous ces moyens seront retirés et qu’on devra continuer à innover la bourse vide et en supprimant des heures ailleurs ? Il est fort probable qu’on se réveillera avec une vilaine gueule de bois à la rentrée 2010...


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